• Stéphane Turgeon

Le détail au cinéma : ces petits riens qui changent tout


Chinatown (Réal.: Roman Polanski, 1974)

« Le détail [...] est ce qui donne le ton, ce qui, très souvent, distingue un bon film d'un mauvais. Pourquoi? Parce que le détail apporte la nuance, il nous éloigne du cliché, du prévisible, du trop connu, du personnage tracé à gros traits. Et le détail nous touche aussi parce que c'est souvent, dans la vie, un «détail qui nous rend différent...»

Isabelle Raynaud (Lire et écrire un scénario)


Rappelez à votre mémoire le magnifique film Jules et Jim de François Truffaut. Que voyez-vous? Il y a de fortes chances que ce soit Catherine (Jeanne Moreau) habillée en garçon, casquette de côté et moustache peinte, poursuivie sur un pont par ses deux amants. N'est-ce pas? Et pourtant, est-ce une scène charnière, un moment-clé dans le récit? Est-ce une scène essentielle, sans laquelle tout le film s'effondrerait? Absolument pas. Et pourtant, cette scéne est d'une fraîcheur et d'une vérité exceptionnelle. C'est tout bonnement un des plus beaux moments de cinéma de l'histoire de cet art.




C'est le genre de scène qui fait mentir les professeurs de scénarisation. N'importe quel conseiller au scénario pose ce type de questions légitimes au scénariste qui écrit une scène un peu brouillonne et sans direction : « à quoi sert cette scène dans ton récit? Qu'est-ce que ce détail apporte à ton film? » Parfois, la réponse la plus sincère est, à la fois, rien... et tout!


Dans le répertoire des détails visuels qui marquent l'imaginaire sans pour autant être « fonctionnels » ou porteur d'un message univoque, pensons au faux-cil sur l'œil droit d'Alex (Malcolm McDowell) dans Clockwork Orange, au petit chapeau de Popeye Doyle (Gene Hackman) dans The French Connection ou à la pelure d'orange que Don Corleone (Marlon Brando) se met dans la bouche pour effrayer et amuser son petit-fils dans The Godfather... Et la robe de Marilyn Monroe se soulevant sous une bouche d'aération dans Seven Year Itch?






Le détail visuel peut aussi être chargé de signification, résumer à lui seul un film entier : les mots LOVE et HATE tatoués sur les phalanges du prêtre diabolique (Robert Mitchum) dans The Night of the Hunter, la brèche dans la porte de la salle de bain où le père meurtrier (Jack Nicholson) glisse son visage dans The Shinning , et aussi, les jambes de Mrs. Robinson (Anne Bancroft) qui, vue à travers une certaine perspective, encerclent notre jeune Benjamin Braddock (Dustin Hoffman) dans The Graduate.


Parfois, il s'agit d'un accessoire fonctionnel, mais qui prend une place démesurée tellement il y apparaît étrange, voire fantastique : le masque à gaz de Frank Booth (Dennis Hopper) dans Blue Velvet, le cœur électrique de Francine (Louise Gagnon) dans L'eau chaude, l'eau frette, ou encore, le pistolet d'abattage de Anton Chigurgh (Javier Bardem) dans No Country for Old Men. Comment imaginer ces films sans ces petits éléments extraordinaires?




Il y a aussi le détail sonore. Rappelez-vous ce petit rire dément de Mozart (Tom Hulce) dans Amadeus, l'étrange bruissement qui émerge d'une boîte au contenu mystérieux, montré par un client asiatique à des filles de joie dans Belle de Jour, le sifflement du dangereux tueur d'enfants (Peter Lorre) dans M, le maudit, l'énigmatique bruit entendu à la toute fin de Taxi Driver, lorsque notre chauffeur de taxi dérangé, Travis Bickle (Robert De Niro), replace son miroir... Est-ce que cela signifie que Travis est passé de l'autre côté du miroir? Est-ce la mort ou le début d'une nouvelle paranoïa?


Tout est dans les détails!







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